Syndicalisme, Travail

IA au travail : un cadre à construire

2 avril 2025

Il n’y a pas de législation encadrant l’intelligence artificielle (IA) au travail pour le moment, mais cela ne signifie pas pour autant que les travailleuses, les travailleurs et leurs organisations syndicales évoluent dans un vide juridique. C’est le constat posé d’entrée de jeu par Rachel Cox, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), lors de sa conférence présentée dans le cadre du Forum sur l’intégration de l’intelligence artificielle en milieu de travail.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ

Des droits, oui mais…

Les lois en vigueur, notamment le Code civil du Québec et la Charte des droits et libertés de la personne, protègent l’ensemble des travailleuses et travailleurs du Québec contre la discrimination, les atteintes à la vie privée et les violations de leur dignité, qu’elles proviennent d’humains ou d’agents d’intelligence artificielle. L’IA peut d’ailleurs introduire des biais discriminatoires à l’insu des employeurs, notamment dans les processus d’embauche.

Le véritable enjeu, selon Rachel Cox, réside dans la difficulté de démontrer ces biais en raison de l’opacité des outils d’IA. Pourtant, la jurisprudence commence à se bâtir, remettant en question certaines pratiques de gestion algorithmique ayant le potentiel de constituer des politiques indignes et inhumaines. Pensons au rendement inhumain imposé au personnel de soins à domicile, qui voit son autonomie professionnelle disparaître, ou à la gestion informatisée du temps supplémentaire obligatoire (TSO) en néonatalité à la Cité-de-la-Santé de Laval.

Rachel Cox, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM. (Photo: Félix Cauchy-Charest)

Dur coup pour les « patrongiciels », la surveillance constante et continue a également subi un revers face à un arbitre et pourrait, selon Rachel Cox, être associée à du harcèlement psychologique. Toutefois, poursuit-elle, « juridiquement, c’est difficile à appliquer » en raison du caractère évolutif de l’IA. Selon la professeure, il faudrait revoir les lois du travail après une consultation de l’ensemble des acteurs concernés, puisque notre législation actuelle a été rédigée pour se prémunir des abus humains et non algorithmiques.

Un travail qui se transforme

Professeure au Département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, Mélanie Trottier a mené une recherche sur l’impact de l’IA dans plusieurs secteurs et a identifié plusieurs constats inquiétants.

L’IA remplit de nombreuses fonctions : archivage de données, prise de décision, traitement de textes, interactions, reconnaissance ou simulation, entre autres. Ses répercussions sont claires : elle fait disparaître les tâches simples et répétitives.

Si l’on pouvait y voir une libération du temps de travail, la réalité est tout autre. La gestion a horreur du vide : les tâches supprimées sont rapidement remplacées par d’autres, plus complexes, augmentant la charge de travail. Plutôt que de libérer du temps pour la réflexion, l’IA contribue paradoxalement à la surcharge.

De plus, cette transformation des tâches peut menacer l’identité professionnelle : « Suis-je encore architecte si l’IA dessine mes plans? », « Suis-je un bon enseignant si l’IA corrige mes copies? ». Ces questions traduisent une remise en question profonde du rôle et de la valeur du travail humain.

Mélanie Trottier, professeure au Département d’organisation et ressources humaines de l’UQAM. (Photo: Félix Cauchy-Charest)

Des facteurs de risques psychosociaux accrus

Les facteurs de risques psychosociaux, longtemps ignorés dans les débats sur la santé et la sécurité du travail, sont aujourd’hui mieux reconnus et mieux documentés.

Or, avec l’essor des outils de surveillance, de contrôle et d’automatisation des tâches, les travailleuses et les travailleurs sont exposés à une perte de sens, un stress accru, une surcharge de travail et une diminution de leur autonomie.

Ces risques psychosociaux ne sont pas anodins et entraînent des conséquences bien réelles sur la santé physique et mentale des travailleuses et des travailleurs, augmentant le risque d’accidents du travail. Paradoxalement, en cherchant à maximiser la productivité par l’IA, les employeurs pourraient provoquer une démobilisation de leur main-d’œuvre.