À l’automne 2020, les responsables en service éducatif en milieu familial (RSE) ont approuvé à 82,4 % l’entente de principe intervenue entre la FIPEQ-CSQ1 et le ministère de la Famille. Cet accord à peine accepté, voilà que la Fédération entreprend maintenant la négociation nationale et regroupée des CPE2.

Pour le milieu familial, comme pour les CPE, les négociations sont menées par des gens de cœur et de convictions. Entrevues en deux temps avec les représentants des négociations des secteurs des Syndicats des intervenantes en petite enfance (SIPE) et des Alliances des intervenantes en milieu familial (ADIM).

CENTRES DE LA PETITE ENFANCE (SECTEUR DES SIPE)

CSQ Le Magazine : Quelles sont, à votre avis, les plus grandes qualités d’un bon négociateur?

Michelle L’Heureux (ML)3 : Assurément, l’écoute active! En tant que porte-parole, il est important d’être à l’écoute des membres que nous représentons et de leurs besoins. Cela dit, il faut aussi être à l’écoute de l’employeur afin de bien saisir ses positions et les enjeux de négociation dans le but d’identifier les pistes de solutions qui nous permettront d’atteindre notre objectif syndical.

Quels sont les grands enjeux de la présente négociation?

Anne-Marie Bellerose

Anne-Marie Bellerose (AMB)4 : Sans hésiter, je dirais l’attraction et la rétention de la main-d’œuvre! Ces enjeux sont au cœur de nos priorités et passent inévitablement par de meilleures conditions de travail. La survie de notre réseau en dépend. Pour retenir nos intervenantes, il faut des conditions à la hauteur du travail exceptionnel qu’elles effectuent chaque jour auprès des enfants puisque, présentement, elles sont nombreuses à quitter le navire.

Lors des précédentes négociations, nous avons conservé nos acquis, sans toutefois faire de gain significatif, à la suite notamment des compressions budgétaires dans les CPE. Nous sommes donc en mode rattrapage et solutions!

Michelle l'Heureux

Pourquoi la population devrait-elle appuyer les membres du personnel en CPE?

AMB : La petite enfance est le premier maillon de l’éducation. Les intervenantes en CPE jouent un rôle essentiel dans l’apprentissage de nos tout-petits. Elles travaillent en partenariat avec les parents en vue d’assurer le développement optimal de leurs enfants. Ainsi, pour valoriser leur travail, il est important de les appuyer ensemble et collectivement. Sans oublier qu’une société éduquée est une société en santé! Chaque dollar investi dans l’éducation à la petite enfance rapporte 7 dollars en termes de bénéfices économiques.

ML : Il est aussi démontré que la qualité du réseau des services éducatifs à la petite enfance régis et subventionnés, réseau qui rappelons-le permet à de nombreuses femmes d’accéder au marché du travail, est en grande partie tributaire des conditions de travail de ses salariées. D’où l’importance de rehausser ces conditions et de soutenir ces personnes dans leur revendication.

Quels sont concrètement les effets des compressions budgétaires dans les CPE sur la qualité des services offerts à nos tout-petits? 

AMB : Tout d’abord, les coupes ont largement contribué à l’épuisement du personnel, désormais utilisé à deux-cents pour cent. C’est simple, plus le budget du CPE est restreint, plus l’accès à des ressources humaines supplémentaires et à du matériel éducatif est difficile. Les journées ainsi que les semaines de travail ont été allongées. Nous avons aboli des postes et redistribué les tâches, ce qui oblige parfois l’intervenante à mettre de côté la pédagogie pour s’attarder à des tâches ménagères.

Les effets se font aussi sentir chez les enfants ayant des besoins particuliers. L’accès à des ressources et à des éducatrices spécialisées a considérablement été réduit dû auxdites compressions budgétaires, qui font obstacle à l’embauche de personnel.

Quels sont les avantages d’être affilié à la FIPEQ-CSQ au moment d’entreprendre les négociations?

AMB : Comme affiliés à la FIPEQ-CSQ et à la CSQ, nous avons accès à de nombreuses ressources professionnelles, ainsi qu’à leur expertise et à leurs connaissances, pour nous appuyer dans nos demandes et pour nous accompagner à la table de négociation. Cela augmente notre rapport de force.

De plus, nous pouvons à toute heure compter sur la solidarité des autres fédérations! C’est tout un plus!

MILIEUX FAMILIAUX (SECTEUR DES ADIM)

CSQ Le Magazine : Alors que vous étiez en pleine négociation, quels sont les grands défis que vous avez eu à surmonter?

Mélanie Piché

Mélanie Piché (MP)5 : Un défi de taille a sans doute été celui de devoir négocier alors que les négociations du secteur public, qui concernent plus de 550 000 travailleuses et travailleurs, ne sont pas terminées. Cela n’a pas joué en notre faveur. Nos vis-à-vis se montraient très réticents à améliorer nos conditions de travail par crainte de devoir accorder l’équivalent aux salariées et salariés de l’État.

Kamel Khiari (KK)6 : Aussi, comme à chaque négociation, nous sommes confrontés au fait que la loi limite les matières sur lesquelles nous pouvons négocier. Par exemple, notre entente collective ne peut porter sur une règle établie dans la Loi sur les services de garde éducatifs à l’enfance ou dans ses règlements, et ce, même s’ils affectent assurément les conditions de travail de nos membres.

Est-ce que vous avez fait face à des embuches inattendues?

MP : Oh que oui! La pandémie a été un réel impondérable. Nous étions collectivement face à l’inconnu. En plus de nous faire craindre la passation d’un décret nous interdisant de poser nos actions concertées, nous avons dû revoir notre stratégie en raison des conséquences dévastatrices qu’a eues la COVID‑19 sur l’économie québécoise. Une chance que notre équipe de négociation était solide et expérimentée, sans quoi, je ne pense pas que nous serions passés au travers!

Kamel Khiari

Quelles ont été les grandes revendications de cette négociation?

KK : En bref, un salaire décent et de meilleures conditions de travail. Nous revendiquions et revendiquons toujours une véritable reconnaissance de l’emploi de la RSE, des tâches qu’elle accomplit au quotidien et de son expérience. Malgré le fait que nous n’avons pas atteint l’objectif de départ, qui était d’augmenter le salaire à 16,75 dollars de l’heure, nous nous sommes entendus avec le ministère de la Famille sur la mise en place d’un comité sur la rémunération de l’emploi de la RSE. Ce comité émettra des recommandations, et des ajustements auront lieu, et ce, durant la période couverte par cette entente collective.

Qu’est-ce qu’une grève générale illimitée comme celle menée par les RSE représente pour elles?

MP : Il s’agit d’un immense défi. D’abord, parce qu’elles ne sont pas rétribuées lors des journées de fermeture et, ensuite, parce qu’étant travailleuses autonomes, elles risquent de perdre de la clientèle. Les RSE misent par le fait même sur la force du collectif pour faire avancer à grande vitesse les discussions à la table.

En quoi la mobilisation des membres et le soutien de la population ont-ils fait la différence à la table de négociation?

MP : La mobilisation a fait toute la différence! Si nous avons réalisé de tels gains, c’est grâce à elle. La solidarité dont nos membres ont fait preuve lors de la grève générale illimitée a assurément pris de court le ministre Mathieu Lacombe.

KK : J’ajouterais que, sans cette forte mobilisation, la FIPEQ-CSQ n’aurait guère bénéficié, lors de cette négociation, d’une présence médiatique aussi imposante. Cette attention a amené la population à soutenir la cause des RSE, cause devenue sociale. Ainsi, le ministre ne pouvait faire autrement que de bonifier son offre!


1 Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec.
2 Centres de la petite enfance.
3 Michelle L’Heureux est conseillère à la FIPEQ-CSQ et porte-parole de la négociation nationale et regroupée du secteur des SIPE.
4 Anne-Marie Bellerose est secrétaire-trésorière à la FIPEQ-CSQ et responsable politique de la négociation des SIPE.
5 Mélanie Piché est vice-présidente de la FIPEQ-CSQ et représentante politique de la négociation des ADIM.
6 Kamel Khiari est conseiller à la FIPEQ-CSQ et porte-parole de la négociation des ADIM.