Annie Pilote1 soutient que ces établissements collégiaux uniques au Québec présentent plusieurs avantages.

« Au secondaire, on assiste à une explosion de programmes particuliers et à l’éclatement des cheminements empruntés par les élèves. On constate une concentration d’élèves, issus de milieux socioéconomiques aisés, dans les programmes enrichis, ce qui nuit à l’équité », analyse-t-elle.

La situation est différente dans les cégeps avec la transmission d’une culture générale commune et la formation de groupes plus hétérogènes. Cela favorise une plus grande sociabilité à un moment significatif de la construction de l’identité.

Annie Pilote

Une souplesse bénéfique

La chercheure souligne aussi la souplesse du parcours au collégial. « Alors que certains systèmes éducatifs hors Québec sont caractérisés par une rigidité et obligent à faire un choix de carrière très tôt, les cégeps permettent aux jeunes de repousser cette décision à un moment où ils se connaissent mieux. »

Il est également plus facile pour l’étudiante ou l’étudiant de se réorienter. « Cette souplesse intervient sur plusieurs plans, soit d’un programme à l’autre, ou même entre le cégep et l’université. Les études n’ont plus le caractère linéaire qui prévalait autrefois, alors qu’elles devaient se dérouler durant un certain nombre d’années précis et selon une séquence prédéfinie avec d’autres étapes de la vie comme l’insertion sur le marché du travail ou la formation d’une famille. Maintenant, plusieurs types de parcours mènent à la réussite dans les études. »

« Certains jeunes interrompent leurs études collégiales pour mieux revenir, d’autres prennent plus de temps pour terminer leur DEC, d’autres choisissent de faire un DEC technique pour ensuite se réorienter ou poursuivre des études à l’université, etc. Cette flexibilité est une force des cégeps! »

« Parmi ceux qui passent directement du secondaire au niveau universitaire, un certain nombre abandonne ou se réoriente. Le passage par le cégep est donc un atout non négligeable. »

Un faux débat

Annie Pilote affirme que la remise en question périodique sur l’existence des cégeps n’a pas lieu d’être. « L’accès aux études supérieures reste encore limité pour certains jeunes, notamment celles et ceux provenant de familles d’immigrants, de milieux défavorisés ou qui sont en situation de handicap. Des efforts supplémentaires devront être faits pour leur permettre non seulement d’y accéder en grand nombre, mais de réussir leurs études. C’est l’un des défis à relever dans l’avenir, et les cégeps devront poursuivre leurs efforts en ce sens. C’est une condition sine qua non pour poursuivre la démocratisation de l’enseignement supérieur. »

Les défis du numérique

Les cégeps sont entrés dans l’ère du numérique, comme partout en éducation. Cette révolution n’est encore que technologique et n’a pas changé en profondeur les façons de faire et de penser.

« Nous utilisons ces nouveaux outils, mais nous continuons à faire les choses comme avant. Il faut agir autrement si nous voulons en retirer le maximum. Internet, c’est comme la bombe atomique. C’est le génie humain qui l’a inventé. Il faut faire avec et avancer. Le principal défi est d’apprendre à travailler en réseau. Et, je ne parle pas seulement d’avoir un compte Facebook », affirme Thérèse Laferrière2.

Un modèle inspirant

Elle soutient qu’il faut s’inspirer de ce qu’a fait, il y a près de 30 ans, Tim Berners-Lee en inventant le Web (Internet). Il a renoncé à en conserver la propriété et l’a partagé avec toute la planète. À défaut de s’enrichir lui-même, sa générosité a permis au monde d’entrer dans l’ère numérique.

« On ne peut plus travailler en vase clos, car les problèmes sont de plus en plus complexes. Il faut partager nos connaissances avec d’autres si l’on veut contribuer au développement de l’humanité. »

Explorer d’autres pratiques

En éducation, il faut oser, selon elle, faire éclater le modèle traditionnel de l’enseignant seul avec ses étudiantes et étudiants dans une classe. « Il faut explorer d’autres formules, comme en Norvège, où un mur entier de la classe est transformé en écran numérique. Plusieurs classes sont en réseau et peuvent donc suivre la présentation de l’enseignant et interagir en direct. Cette approche pourrait être une solution pour sauver les programmes menacés dans les cégeps où le nombre d’inscriptions est insuffisant. »

Thérèse Laferrière est convaincue que le personnel n’hésitera pas à revoir ses façons de faire, si c’est pour assurer la réussite du plus grand nombre. « Il faut bâtir des réseaux, des ponts numériques entre nos diverses institutions, pour faciliter l’enseignement, l’apprentissage, la recherche et le partage des connaissances », suggère-t-elle.

Thérèse Laferrière

Une vie à se former

Par ailleurs, Thérèse Laferrière souhaite qu’on ne parle plus de décrochage, mais plutôt d’alternance. « Il faut cesser de voir comme une décrocheuse la personne qui interrompt ses études pour aller travailler, et plutôt chercher à l’accommoder pour qu’elle puisse faire les deux en même temps. Il faut repenser la classe et nos pratiques d’enseignement pour faciliter la réussite, rendre possible une plus grande alternance entre les études et le travail, de même qu’entre les divers paliers d’éducation. Ce qu’Internet et ses outils permettent. »

La chercheure insiste pour dire que le temps où l’on faisait ses études pour être formé pour la vie est terminé. « Nous vivons à une époque où la connaissance explose. Les êtres humains doivent se former toute leur vie s’ils veulent continuer d’avancer. C’est dans cet esprit qu’il faut repenser nos cégeps pour relever les défis importants qui pointent. Nous y arriverons », termine-t-elle.

LE NUMÉRIQUE : UN GRAND CHANTIER

Les conditions d’exercice des membres de la CSQ sont affectées par l’arrivée des technologies numériques. Entre promesses et inquiétudes, quelle est la réalité vécue par le personnel de l’éducation? C’est pour répondre à cette question que la CSQ, en collaboration avec ses fédérations du réseau scolaire et du collégial, entreprend un important chantier de recherche sur le numérique.

Au cours des prochaines semaines, les membres de la Centrale seront invités par leur syndicat à répondre à un questionnaire pour cerner leurs préoccupations et les problèmes rencontrés. Par la suite, des groupes de discussion, réunissant des membres des différentes catégories d’emplois, permettront d’entreprendre des échanges sur les réalités quotidiennes du numérique au travail.


1 Annie Pilote est chercheure au Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT) de l’Université Laval.
2 Thérèse Laferrière est chercheure associée à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et directrice du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES).